Annexes

  

Un petit  conte sur la mante religieuse, pour le plaisir et seulement le plaisir…

 

La mante et la lune.

 

      Il était une fois une mante religieuse qui essayait d’attraper la lune. Elle voulait s’y poser et parcourir le ciel chaque nuit pour que tous les animaux éperdus d’admiration puissent s’exclamer :

-Regardez ! La mante accompagne la lune dans sa course. Ce doit être un dieu. Adorons-la !

      Alors elle s’avancerait enfin d’un pas majestueux et elle regarderait d’en haut le grand désert qui la vit naître, le lit asséché des cours d’eau, et les troupeaux de springboks lèveraient vers elle des yeux émerveillés.

      Elle serait heureuse, car la prenant pour un dieu tous se prosterneraient à ses pieds. Mais elle était bien petite et la lune était loin, très loin. Même les oiseaux de nuit dont l’ombre légère passait prestement devant la lune ne l’attraperaient jamais, alors comment un pauvre insecte aux ailes courtes et bruissantes y parviendrait-il ? Mais la mante était portée à la rêverie et, cachée au creux d’une feuille ou se balançant sur une brindille, elle ne pensait qu’à une chose : comment atteindre l’astre de nuit ?

      La lune paraissait insaisissable car jamais elle ne se levait à la même heure. La mante décida de l’attraper juste au moment où elle apparaît à l’horizon, quand elle est grosse et encombrante et se hisse lentement, lourdement, dans le ciel. Car lorsqu’elle est haute et pâle, elle est lointaine, s’esquive souvent avant même d’avoir touché l’horizon et s’efface, toute blême, comme un fragment de nuage oublié dans la lumière naissante du soleil levant.

      La mante attendit impatiemment toute la journée jusqu’à ce que les ombres furtives sortent de sous les pierres et les buissons. Elle attendit jusqu’à ce que le ciel se teinte de vert pâle là où se confondent les dernières lueurs du jour et le bleu des ténèbres. Alors la lune se leva, tellement silencieuse que la mante faillit rater cet instant. Et pourtant l’astre était là, pris entre les branches d’un grand épineux.

      La mante s’envole aussitôt vers l’arbre à petits coups d’ailes saccadés. Elle monta le long du tronc, moitié courant, moitié volant, grimpa entre les piquants et les minuscules feuilles ovales. La lune était au-dessus d’elle, fixée aux brindilles du sommet. Cahin-caha, la mante se hissa, sauta pour l’atteindre, mais elle perdit l’équilibre et quand elle se remit sur pied pour bondir à nouveau, la lune s’était nichée au cœur d’un baobab et reposé tranquillement dans l’attente, semblait-il, d’être décrochée.

      D’un claquement et d’un bruissement d’ailes, la mante prit son envol et se dirigea vers le pied de l’arbre dont les branches puissantes s’étiraient jusqu’à se prendre dans les étoiles. Elle entreprit de grimper le long du tronc ; une véritable expédition pour une créature si petite. Mais quand elle parvint à son but, la lune était montée encore et s’était accrochée aux plus hautes branches. La mante vola vers l’astre de ses rêves, bien déterminée à l’attraper avant qu’il ne s’élève dans le ciel, libre et hors d’atteinte. Mais quand elle arriva, il s’était échappé, leste, léger et lointain.

      Plus la lune était sur son déclin, plus elle se levait tard. La mante, fatiguée de veiller, s’assoupissait et était trop lente pour l’attraper. Certaines nuits étaient même sans lune. Alors toutes les créatures du désert étaient inquiètes. Car, se disaient-elles, même si la lune, mince, courbe, souple comme un arc revenait toujours pour éclairer leurs pâturages, peut-être un jour ne reviendrait-elle pas : elle continuerait à tomber, se perdrait sous la terre ou dans le vide des grands espaces célestes, et plus jamais ne brillerait sur leur désert.

      La mante tenta d’attraper la nouvelle lune, mais celle-ci était jeune et vive et même les acacias ne pouvaient la retenir de leurs épines blanches et pointues.

- Je vais fabriquer un piège, décida la mante.

      Elle tressa une corde avec des herbes sèches et fit un nœud coulant au bout d’un bâton. Puis elle se cacha parmi les rochers d’une corniche de façons à se trouver au-dessus de la lune quand elle se lèverait, ronde et orange, lourde comme une calebasse pleine de lait caillé. Le moment venu, lorsque la face de la lune passa devant le piège, la mante tira, certaine cette fois de sa bonne prise. Mais le nœud s’emmêla au lieu de se resserrer et le piège retomba au sol, vide. Imperturbable, la lune monta plus haut dans le ciel.

      La mante se glissa dans un buisson pour réfléchir, brune comme les feuilles sèches prises dans les broussailles. D’une manière ou d’une autre il lui fallait attraper la lune, s’y poser et parcourir le ciel avec elle. Sinon, comment elle, si petite, pourrait-elle devenir un dieu ? Elle ne voyait pas d’autre moyen d’être admirée et adorée de tous.

      Elle fit donc un piquet, le tailla et le dressa au sommet de la colline pour que la lune s’y empale et reste là, comme une grosse fleur blanche de baobab piquée sur une épine.

      A nouveau la mante se cacha et observa : la lune monta lentement au-dessus des collines en direction du piquet.

- Ô Lune stupide s’écria l’insecte, te voilà prisonnière maintenant! Ô Mante rusée et sage, te voilà enfin victorieuse !

      Mais le piquet ne fit que dessiner un ombre fugitive sur la face de la lune qui s’éleva très haut dans la nuit.

      La mante hurla de rage, cassa le piquet en deux et alla réfléchir à une nouvelle méthode pour capturer la lune.

      Avec un roseau, un nerf, une lourde pierre et une plume de perdrix elle fabriqua un djani. Lancé en l’air, rapide comme une étoile filante, il irait s’enrouler autour de la lune et retomberait au sol en spirales en entraînant l’astre dans sa chute. A la nouvelle lune, la mante se dit qu’un croissant si mince serait facile à dérober ; elle emporta son djani dans le plus haut des baobabs et attendit. Lorsque la lune arriva à sa hauteur, elle lança le djani. L’instrument partit comme une flèche, zzzzip !!! alla tourner autour du croissant puis vint retomber doucement. La plume voleta un instant, légère comme un petit oiseau. La mante furieuse ôta la pierre et la jeta violemment au sol.

      A nouveau la lune fut pleine et la mante la suivit pour voir où elle allait après s’être cachée derrière l’horizon. Elle vola de buisson en buisson, de pierre en pierre en suivant sa course dans le ciel. Elle arriva enfin devant un trou d’eau dans le sable, marqué par l’empreinte de nombreux sabots. Là, tout au fond, la lune était retenue prisonnière.

      La mante se glissa au fond du trou, le long des parois abruptes jusqu’au sable sombre et humide. Elle s’arrêta, le regard fixé sur le disque lumineux qui dansait doucement sur l’eau.

      Elle se précipita sur lui et s’en empara avidement de ses pattes crochues. Mais elle s’enfonça et, le souffle court, remonta à la hâte sur la berge, trempée, terrifiée et tremblante. La lune, elle, était toujours là, radieuse.

      Bien des fois la mante s’efforça de ramener la lune avec elle à la surface, mais toutes ses tentatives furent vaines. Enfin, folle de colère, elle prit un caillou énorme et le lui jeta en la maudissant.

      Le projectile fracassa le reflet et mille éclats brillants vinrent se briser dans les yeux de la mante. Blessée, aveuglée, elle courut se cacher derrière un épineux, éblouie par tant de rayon douloureux. Toujours et partout poursuivie par la lumière, elle perdit le sommeil. Elle n’avait plus aucun désir de chevaucher la lune dans sa course ni de devenir un dieu vénéré de tous. Elle se demandait même comment elle avait jamais pu entretenir pareil rêve.

      Elle monta dans l’arbre à tâtons, là ou les branches touchent la chaleur du soir. Les yeux transpercés par la lumière, elle attendit que la lune se lève. Alors elle tendit vers l’astre ses pattes de devant, les replia en signe de prière et l’implora de lui rendre la vue. Pauvre petit insecte, suppliant, tête basse, ballotté de-ci de-là sur une brindille.

      La lune continua à monter, plus haut, plus blanche. Quand elle se coucha enfin à l’horizon, aux confins des étendus arides du désert, la mante était encore là, prosternée, implorante.

      Lorsque vint le jour la lune pâle apparut, nettement dessinée ; l’ombre de l’arbre de découpait distinctement sur le sable et le vol des oiseaux était vif et clair. Alors la mante comprit que la lune avait ôté de ses yeux ces douloureux éclats lumineux.

            Cette histoire s’est passée il y a bien longtemps, quand les grands troupeaux se déplaçaient librement de la mer vers les vastes plaines sèches où vit le peuple san. Mais les enfants de la mante y demeure encore, bruns et verts, de la couleur des feuilles au fil des saisons. Et ils tendent les pattes de devant en direction de la lune pour rendre grâce à celle qui a pardonné et a rendu la vue à leur ancêtre, le petit insecte aux ailes courtes qui voulait devenir un dieu.

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